La ficelle est grosse. Nous aurions mal compris. En moquant la manière de prononcer le nom d’Epstein, Jean-Luc Mélenchon n’aurait voulu que dénoncer « les complicités dont il a pu bénéficier en France » qu’illustre la prononciation de son nom l’assimilant « à un agent russe », exonérant donc le « pouvoir » d’une enquête légitime sur les ramifications françaises de l’affaire Epstein. Faire la lumière sur ces dernières est assurément nécessaire. Mais il faut être bien naïf pour prendre à la lettre cette explication et l’on peut au contraire considérer que Jean-Luc Mélenchon sait très bien ce qu’il dit.
Il sait très bien ce qu’il dit, et en l’espèce que ce propos choquera. Il choquera parce qu’il s’inscrit dans une vulgate antisémite qu’accompagne partout dans le monde l’affaire Epstein. La référence à « l’agent russe » conforte les complotistes pour qui Poutine est l’ennemi désigné des « puissants », dont on observera au passage la convergence de vue avec l’extrême droite, notamment étasunienne.
Pour côtoyer nombre de député-es Lfistes à l’Assemblée nationale, je n’ai absolument aucun doute sur leur probité et leur attachement aux valeurs de la gauche et de la République. Tout dans leurs combats les éloigne de l’antisémitisme, du racisme et de toutes les formes de discriminations étrangères à la République. Pourtant, les propos du chef ne souffrent aucune ambiguïté et nous obligent à la distance et à leur condamnation.
Au fond, je crois que c’est la stratégie inavouée du chef. Nous interdire de le soutenir. Empêcher tout projet d’union de la gauche et des écologistes. Cliver, cliver, cliver.. pour qu’à la fin, il n’y ait qu’eux (ou lui) et les autres. D’autres l’ont expliqué avant moi : cette stratégie rappelle avec vertige celle des staliniens dans les années 30, avant qu’ils n’y renoncent pour celle du front populaire. Elle se résume ainsi : toutes celles et ceux qui ne partagent pas leur critique du capitalisme en sont les complices, des fascistes aux sociaux-démocrates. LFI avait d’ailleurs renoncé à revendiquer « la gauche » par distance des autres forces qui la composent et pour y préférer l’opposition peuple/oligarchie. Par la force des choses, et plus exactement par nécessité électorale d’empêcher la victoire du RN, le Nouveau Front Populaire avait pourtant réhabilité l’union de la gauche et des écologistes. Et incontestablement la stratégie de Jean-Luc Mélenchon est-elle aujourd’hui de torpiller l’hypothèse de cette union.
Jean-Luc Mélenchon gagne aujourd’hui puisque nous parlons de lui et parce que nous dénonçons l’inacceptable. Nous actons une forme de rupture nette puisque tout nous oppose à ces dérapages gravissimes, et cette situation légitime qu’il prépare seul les prochaines élections présidentielles où le ticket d’accès au second tour est attendu plus bas qu’à l’habitude. Et ensuite, au second tour, « ça sera eux ou nous » et plutôt « eux » si l’on en croit les sondages qui le donnent tous perdant. Et d’ailleurs, nul besoin de sondage pour constater que ces provocations régulières produisent peu à peu leurs effets au point qu’une majorité de nos concitoyen-nes juge aujourd’hui la FI plus dangereuse que l’extrême droite.
Outre ses ambiguïtés intolérables, cette stratégie est donc désastreuse. Mais la critique de LFI ne peut suffire à la constitution d’une alternative. D’ailleurs, aucune perspective démocratique pour le pays n’existe si LFI continue de stériliser 10 à 15 % du corps électoral.
Il faut donc construire autre chose, dans l’unité la plus large possible de la gauche et des écologistes. La primaire est un chemin. La construction d’un programme solide qui tienne compte de toutes les inégalités et de toutes les discriminations, des quartiers populaires des grandes villes aux campagnes du pays, est un impératif urgent.