Il y a quelques semaines que je n’ai été très bavard sur ce réseau, étant travaillé par le doute sur la position la plus juste à tenir à l’Assemblée nationale ces derniers temps, lors de l’examen du budget. Ce dernier ayant été définitivement adopté et maintenant qu’il est promulgué, l’examen critique de cette séquence m’apparaît nécessaire en tant qu’elle révèle des analyses différentes de l’époque politique que nous vivons.

Sur le fond d’abord, cessons de raconter des histoires, ce budget s’inscrit dans la continuité des précédents, principale raison pour laquelle d’ailleurs le Président de la République a refusé de nommer la gauche à Matignon comme le lui commandait pourtant l’esprit des institutions. Les critiques, à droite, d’un budget « socialiste » n’ont absolument aucun sens dès lors que la fiscalité reste strictement équivalente à celle de 2025 et que la nécessaire diminution du déficit public ne l’est que par la diminution de la dépense publique. Cela étant, l’on peut admettre que la bataille parlementaire aura substantiellement aplani la courbe de réduction de la dépense publique et permis de supprimer certaines des dispositions les plus injustes qui figuraient initialement dans les projets de lois de finances.

La gauche devait-elle en conséquence censurer le gouvernement pour empêcher l’adoption de ce budget ? La réponse me paraît plus complexe que la simplicité de la question ainsi posée. Deux sous-questions sont implicitement posées : pouvait on obtenir meilleur accord dans cette assemblée et comment ? Dans l’autre hypothèse, quelles auraient été les conséquences de la censure et d’un budget rejeté ? Présenté comme un renoncement du Premier Ministre, le recours au 49-3 a largement facilité les conditions d’un accord a minima pour lui permettre de faire adopter son budget. Aucun ou presque des député.es du socle prétendu commun n’appelant à la censure de leur propre gouvernement, les conditions d’une non censure n’exigeaient que celle d’une partie de la gauche et des écologistes, sans besoin d’une négociation plus large. L’adoption d’un budget par un vote aurait été plus contraignant, à l’image de celui sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) où mon groupe politique a fait le choix de l’abstention pour permettre l’adoption du texte en contrepartie d’évolutions sensibles (+ 10 milliards pour l’ONDAM, renoncement aux franchises, hausse de la CSG sur le capital…).

Sur le budget de l’État, l’idéal d’une démocratie parlementaire aurait exigé un autre dénouement : un vote des député-es précédé d’une véritable négociation, à l’évidence plus favorable à nos idées puisque notre vote aurait été déterminant. Mais convenons ensemble que ni les formations politiques, ni les parlementaires, ni « l’opinion » n’étaient préparés à pareille révolution culturelle, ni plus que nos institutions ne sont organisées pour permettre une authentique discussion parlementaire. Le compromis sur le budget – entendons par là l’accord de non-censure – n’exigeant qu’un deal minimal, il est logique, institutionnellement comme politiquement, que mon groupe politique n’ait eu d’autre choix possible que celui de la censure, le gouvernement n’ayant aucun intérêt à rien nous concéder, au risque même d’affaiblir son très fragile « socle commun ». L’honnêteté appelle aussi à reconnaître que le choix de la censure n’était plus tout à fait aussi lourd de conséquence du fait de la publicité de l’accord de non censure noué avec le Parti socialiste. Certain.es à gauche blâment cette attitude, prétextant que ce mauvais budget n’est passé qu’à la faveur de ce deal. Ils omettent ce faisant de dire quoi que ce soit des conséquences de la censure : la loi spéciale substituée à la loi de finances étant incontestablement récessive et plus austéritaire, ils supposent donc que le retour aux urnes eut été plus favorable à la gauche et aux écologistes.

On ne peut décemment s’opposer au retour aux urnes lorsqu’une situation est enlisée et qu’aucun dénouement n’est possible dans une assemblée traversée de fortes contradictions. Mais l’on peut également douter que la tentation du retour aux urnes par principe ne traduise in fine une conception encore très verticale de la vie politique où pour certain.es, le pouvoir ne peut être qu’absolu, c’est-à-dire exercé dans les conditions d’une majorité claire à l’Assemblée nationale. C’est peu de dire que notre assemblée – la mieux élue depuis 1981 (participation électorale) – traduit assez fidèlement la diversité des courants d’opinions qui traversent la société et qu’une démocratie moderne devrait savoir composer avec ce pluralisme.

Instruit aussi de mon expérience d’élu local, il m’apparaît qu’outre la possibilité de voter des textes, leur acceptabilité – tout aussi essentielle – dépend plus d’un contenu tenant compte sincèrement des intérêts concernés que d’un quelconque art de la « pédagogie », artifice linguistique tenant en définitive le peuple pour imbécile. A l’heure où elle est attaquée de toute part, je considère que l’attention portée à la qualité de la vie démocratique n’est pas une petite affaire et que son approfondissement est un horizon qui détermine tous les autres. Écrivant cela, je n’ignore rien de ce que l’adhésion à cet idéal ne relève pas des seules questions institutionnelles et qu’en l’absence d’égalité, les fondements de la démocratie puissent être disputés. L’époque que nous vivons, marquée par le retour vertigineux de l’extrême droite partout dans le monde, est d’ailleurs celle d’une prise de conscience de la fragilité de nos acquis démocratiques. L’appel de Jean Jaurès au prolongement de la République politique par la République sociale doit être en quelque sorte lu à l’envers : sans République sociale, point de République tout court.

Ainsi le fond et la méthode sont intrinsèquement liés et plus que jamais la fin ne saurait justifier les moyens, ce pour au moins deux raisons. La première est ontologique du combat pour la justice sociale et l’écologie. La transition de nos modèles de développement, dans le contexte de ressources raréfiées, va appeler des arbitrages permanents qui ne doivent être le fait exclusif des rapports de forces mais qui au contraire doivent procéder de la discussion démocratique, et de la construction et du respect d’un droit protecteur et émancipateur. La seconde renvoie à la caractérisation des tensions qui déchirent nos sociétés et au risque immédiat qui pèse sur la cohésion nationale. « Le bruit et la fureur », théorie de légitimation d’une forme de « brutalisation de la vie politique », sont les sous-jacents méthodologiques d’une mise en mouvement du peuple dans une situation historique pré-révolutionnaire. Or, tout laisse à penser que l’époque est plus propice au contraire : c’est-à-dire à une bascule réactionnaire. Plutôt que d’invectives sur la trahison des uns ou des autres, une discussion stratégique approfondie sur le fondement de ces divergences d’analyses serait plus utile pour décider de la marche à suivre. La menace de la dissolution était considérée aussi par certain.es comme le possible marche pied d’une victoire de l’extrême droite, comme celle d’un retour à l’ordre en réaction à l’impossibilité à faire de l’Assemblée nationale.

La menace de la dissolution étant passée, et avec elle l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national, nous avons dorénavant un an pour préparer l’alternative, nécessairement démocratique, et empêcher la catastrophe. La dispersion des candidatures à gauche serait aussi celle d’une perte de temps et d’énergie pour la construction d’un projet politique de transition, alternative politique et culturelle au repli identitaire. Les dynamiques de rassemblement au 1er tour des élections municipales dans de très nombreuses ville en France, comme ici à Rennes, doivent être la rampe de lancement du rassemblement pour 2027. Pour ma part, je ne vois pas d’alternative sérieuse à la primaire pour départager démocratiquement les candidatures, pourvu que l’on travaille ensemble et sérieusement un projet et un programme pour le pays.

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