QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA CENSURE ET LA SUITE À GAUCHE …

Retour sur le vote de la censure
Depuis mercredi et l’échec de la motion de censure, tous ceux qui plaident la désunion à gauche s’empressent à considérer le vote de la censure pour l’acte de rupture définitif du Nouveau Front Populaire. Les uns réécrivent l’histoire en réduisant le NFP a un accord électoral de circonstance, les autres surjouent un désaccord tactique, hurlant à la trahison avec une telle ardeur qu’elle prêterait d’autres intentions, au hasard la libération des obligations que l’union pérenne exige.
Si j’introduis mon propos en accusant ceux qui divisent, j’ai toutefois conscience que l’unité ne saurait se substituer à un programme d’action, une cohérence et un cap commun, clair si possible. Et si l’épisode de la motion de censure ne signe pas l’acte de décès du NFP, il témoigne d’un échec politique dont il faut rapidement tirer les leçons.
J’ai voté la censure par conviction mais avec la main tremblante. Et j’entends ceux de mes amis et collègues de gauche et écologistes qui n’en ont pas fait de même. Je l’ai votée pour trois raisons de fond et une conviction sous-jacente d’action. Sur le fond donc, parce que l’action du gouvernement disconvient aux plus petits dénominateurs communs des scrutins de juin et juillet derniers : la volonté massivement exprimée que l’on change de politique et le refus de l’extrême droite.
Nonobstant quelques recettes nouvelles et ponctuelles, dernier caractère laissant craindre des mécanismes d’optimisation étalant des surprofits, le budget de Bayrou est une prolongation en pire, expurgée d’ambitions minimums, des précédentes copies macronistes. Quoiqu’il en coute, le camp présidentiel s’évertue à protéger son héritage, la diminution de la pression fiscale des plus hauts revenus et patrimoines, au détriment ici de l’enseignement supérieur, de la recherche et de la transition écologique, principaux budgets en diminution. Directement, par la diminution des crédits consacrés à la création, et indirectement, par l’étranglement des collectivités locales, la culture fera aussi les frais de cette copie médiocre.
L’effroyable glissement vers l’extrême droite du discours et des actes de l’actuel gouvernement est une raison supplémentaire à la censure, qui la justifierait à elle seule. Il n’aura échappé à personne qu’en rupture manifeste avec le serment populaire du 9 juillet, lorsque deux tiers des français ont dit non au RN, le camp présidentiel aura placé à des postes ministériels stratégiques des responsables politiques qui n’avaient pas appelé au barrage. Les propos du Ministre de l’Intérieur, considérant certains de nos compatriotes « en voie de régression vers leurs origines ethniques » ou ceux du Premier Ministre s’interrogeant sur la « bonne proportion » d’immigrés avant d’évoquer « une submersion migratoire » ont consommé une rupture qui trouve un prolongement dans l’ouverture annoncée de débats à l’Assemblée nationale sur les fondements de la République, tel le droit du sol par exemple.
La privation de nos prérogatives parlementaires est la troisième raison de fond à ce vote. D’année en année, nous nous habituons à l’adoption des budgets de l’État et de la sécurité sociale sans vote des assemblées législatives. Nous nous désolons partout de constater la progression vertigineuse de l’extrême droite et sommes nous-mêmes obligés de constater une pratique du pouvoir qui s’habitue au coup de force plutôt qu’à la recherche du compromis. Compromis. Le mot n’a rien d’infamant et devrait être la méthode recherchée pour sortir de la crise. D’apparence paradoxale, c’est l’autre raison à ma censure : la conviction qu’elle peut être utile à une remise à l’endroit de la République, sur des bases qui permettent le dialogue et l’élaboration de politiques utiles au pays.
Faut-il le rappeler, le compromis n’est pas le consensus et la démocratie exige des règles stables, claires et opposables, pour organiser un dialogue soucieux des légitimités diverses accordées par le suffrage. Assurément, la constitution de la Vème République autorise-t-elle des lectures et interprétations diverses qui permettent aujourd’hui la formation d’un gouvernement sans légitimité démocratique, sans majorité à l’assemblée nationale et préférant le chantage au désordre plutôt que la recherche sincère d’un compromis politique qui assurerait une stabilité accordée par la démocratie parlementaire.
Dans le contexte d’une assemblée tripartite, nous n’avons pas d’autres possibilités que de défendre un compromis mais sur les bases du programme politique défendu devant les électeurs. Je n’ai aucune naïveté sur l’intransigeance de députés de la droite et du centre mais je ne considère pas les rapports de forces figés, ni hermétiques aux débats qui traversent la société. La décision du député Balkhir Belhaddad de quitter Renaissance en raison des positions complaisantes de son ex groupe avec l’extrême droite appellerait du NFP qu’il engage une discussion sérieuse avec les parlementaires issus du barrage républicain (donc hors LR et RN et ses alliés), y compris pour que nous renversions la charge d’un procès en irresponsabilité.
Résolument partisan d’une authentique démocratie parlementaire, je m’étonne que beaucoup qui partagent prétendument cette conviction appellent au suffrage (dissolution ou démission) comme seule issue possible à la crise politique, exprimant le besoin sous-jacent d’une majorité absolue. Or, il me semble que ce raisonnement est erroné pour trois raisons. La première veut que la tripartition de la représentation politique soit, à minima, l’expression de courants politiques réels qui traversent la société, en France comme en Europe, et qu’aucun retour aux urnes n’assure avec certitude qu’une force politique n’aurait de majorité absolue. La deuxième raison tient au contexte national et international, propice aux réponses d’ordres plutôt qu’aux solutions de justice sociale. Le retour aux urnes divisés est la meilleure assurance pour la victoire de l’extrême droite et de ses alliés, à minima leur progression. Enfin, les rapprochements des milieux économiques dominants avec les thèses de l’extrême droite ne sont pas le seul produit d’adhésions purement culturelles mais témoignent de ce que la démocratie est perçue comme obstacle à la préservation d’intérêts que la raréfaction des ressources, financières et naturelles, appellerait à partager. Je crois donc que la gauche et les écologistes doivent incarner le camp de la démocratie et, à l’assemblée nationale, de ceux qui plaident la recherche d’une solution politique négociée.
Encore une fois, cette posture n’ignore rien des blocages possibles du camp présidentiel, et du Président lui-même, dont tout porte à croire qu’ils jouent la carte du pourrissement. Mais elle engage notre crédibilité, utile quels que soient in fine les scénarios de sortie de crise. Elle exige aussi incontestablement que nous sortions d’une cartellisation de la gauche préjudiciable à sa crédibilité pour incarner une alternative autant qu’à travailler à l’approfondissement de son programme. Nos divisions ont certainement affecté l’adhésion de notre électorat à l’idée de la censure, c’est-à-dire à la crédibilité d’une alternative politique immédiate. Cette situation n’est toutefois pas gravée dans le marbre et les conséquences du budget et des politiques engagées par le gouvernement réouvriront vite l’espace d’adhésion à une alternative politique progressiste. Les ressorts demeurent forts pourvu qu’on s’appuie sur l’espoir du NFP qui ne se résume assurément pas à l’addition des forces politiques de cette alliance mais dont l’élan appartient toujours aux forces citoyennes, organisées ou non, qui se sont engagées comme jamais dans l’histoire récente.
Il n’est pas trop tard et je serai de ceux qui s’engagent concrètement contre la confiscation du débat par ceux qui surjouent les gauches irréconciliables (les deux figures les plus connues étant déjà parlementaires que je n’étais pas encore à l’école élémentaire) et en proposant des cadres de rencontres et d’actions indispensables à l’organisation sérieuse de la gauche et des écologistes, pour résister et pour gagner.